« Des travaux et des jours à Avezac. Eco-anthropologie historique d'un terroir du Nébouzan à la fin du XVIIIe siècle. », Revue du Comminges et des Pyrénées Centrales, 2002, p. 177-188
Main Author: | Frédéric Duhart |
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Format: | Article |
Bahasa: | fra |
Terbitan: |
, 2002
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Subjects: | |
Online Access: |
https://zenodo.org/record/2544216 |
Daftar Isi:
- A la fin des années 1770, le médecin Picqué entreprit de rassembler des Matériaux pour servir à la description topographique et médicale du lieu d’Avezac et effectua des Observations météorologiques jusqu'à ce que sa phtisie l’emportât à la fin de l’année 1780. L’apport de ces documents (aujourd’hui conservés à la bibliothèque de l’Académie nationale de médecine) concerne tant l’histoire naturelle de ce petit coin du Nébouzan que le quotidien laborieux de ses habitants ; aussi peut-il servir de fondement à une éco-anthropologie historique des terres d’Avezac. Cette approche se trouve au confluent de deux disciplines : soucieuse d’analyser un groupe humain au sein de l’écosystème auquel il appartient (en tenant compte de ses actions, de ses réponses à celles des autres facteurs - eux-mêmes dotés d’une histoire propre - et de sa perception de ceux-ci et de l’espace), elle tient de l’histoire de l’environnement tout en restant, par son attention au fonctionnement du groupe humain, attachée aux problématiques de l’anthropologie historique . A l’instar de bien des auteurs de topographies destinées à la Société royale de médecine, Picqué soigne le style de ses écrits, engageant quelquefois sa plume dans des méandres littéraires, cependant, bien qu’il suive le canevas classique de ce genre d’écrits, il ne tombe jamais dans le schématisme et ne pèche que rarement en accusant les traits d’une réalité quotidienne difficile ou en se faisant par trop moraliste . Privilégier le regard d’un observateur appelle une interrogation sur sa position tant sociale que culturelle à l’intérieur de la communauté dans laquelle il évolue : membre d’une famille d’hommes de loi qui montrent leur éloquence au parlement de Toulouse, Picqué occupe une position sociale qui le distingue de l’écrasante majorité des Avezacais et possède, outre une solide culture classique qui lui permet de citer au détour d’une phrase la vingt-quatrième lettre du premier livre de la correspondance de Pline le Jeune, de réelles compétences médicales (il maîtrise des travaux déjà anciens, tels ceux de Pringle et connaît suffisamment les conclusions plus proches de Tissot ou celles toutes récentes de Zimmerman, dont les principaux travaux, parus en allemand dans les années 1760, n’ont été publiés en français qu’en 1774, pour se permettre de les évoquer dans un écrit destiné aux sommités parisiennes) ; néanmoins, cette culture hors norme n’empêche pas le médecin d’Avezac d’être un homme de son village et de noter, à côté des observations scientifiques, et en usant parfois de ses propres mots, le sentiment qu’éprouve un « nous collectif » sur les banalités qui, tels la pluie et le beau temps, structurent le quotidien. En dépit de leur richesse les observations de Picqué ne sauraient suffire à une approche éco-anthropologique d’Avezac, aussi les minutes notariales et les archives de la communauté apportent-elles un complément précieux. Placé dans un écosystème complexe, les Avezacais composent journellement avec les autres facteurs afin d’assurer le maintien de leur société sur un âpre terroir ; plus qu’une lutte, c’est une tâche digne d’un Sisyphe car l’équilibre entre la communauté et la « nature » est impossible : les champs ne rapportent que grâce à un travail acharné et les villageois, malgré la vigilance du médecin et plus encore leur foi en un Dieu dont le temple occupe une place fondamentale dans l’espace quotidien, ne sont jamais à l’abri d’une maladie ou d’un mauvais orage. La structure foncière et sociale d’Avezac ajoute à la rudesse des conditions de vie du plus grand nombre et le contraint à se tourner vers un ailleurs pourvoyeur de travail et de pain, au prix d’une activité saisonnière ou d’un départ définitif ; ces remues d’hommes sont la manifestation la plus visible de l’intégration de la communauté à une société plus complexe, que rappellent aussi les impôts exigés par les Etats et le poids local de quelques décisions prises par une monarchie qui pense en des lieux bien éloignés de ce terroir au pied des Pyrénées. Les notes que le médecin Picqué prit jusqu'à son dernier souffle (envisageant même de suivre le développement de sa propre phtisie pour être utile à la science) pourraient aussi nous entraîner sur la voie de l’épistémologie, car, dues à la présence dans un village ordinaire d’un disciple d’Hippocrate curieux et travailleur, puis parvenues à la société royale de médecine que par l’intervention d’un frère dévoué et conservées sans heurt grâce à la pérennité d’une institution, qui moyennant de multiples changements de nom, a survécu à tous les régimes, elles nous interrogent sur la constitution de l’archive.